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Cas n° 8: d'ile en ile, où cela nous mène-t-il?


«Les médersas [note: établissements d'enseignement] algériennes ont été comparées aux universités du Moyen-âge. Elles ont groupé, autour de maîtres savants et respectés tout un monde de disciples avides de s'instruire. La grande mosquée d'Alger a été le centre d'une activité intellectuelle considérable. La philosophie, la littérature, la médecine, la grammaire, le droit musulman, l'astronomie et l'astrologie y étaient enseignées par les professeurs les plus capables et les plus autorisés. Semblable à celle des barbares, l'arrivée des Français a jeté  une perturbation profonde dans ce monde de penseurs et de savants. Désertant leurs chaires, les professeurs se turent, les élèves se dispersèrent, et l'invasion venue du Nord fit régner les ténèbres et le silence dans ce foyer intellectuel.»


Ce n'est pas Benjamin Stora qui s'exprime ainsi sur une chaine radio culturelle, bien que je l'y ai entendu dire des choses semblables. Ce n'est pas Pierre Vermeren qui l'affirme, bien que dans son livre : «La France en terre d’islam : empire colonial et religions, XIXᵉ-XXᵉ siècles» (Belin, 2016), il écrive que la colonisation a entrainé la perte d’autonomie des institutions religieuses qui jusque-là assuraient l’enseignement et la transmission des savoirs islamiques. 

Non, celui qui s'exprime ainsi, cent ans plus tôt, dans son livre "Questions algériennes" publié en 1899, est Mr Maurice Colin, professeur agrégé des facultés de droit d'Alger et professeur de droit administratif et constitutionnel à l'Ecole de droit d'Alger.

Un aveu: j'ai triché. la citation n'est pas exacte. Dans le livre, l'auteur emploie pour les verbes le mode conditionnel, que j'ai remplacé par le mode indicatif.

Mais c'est à l'indicatif que l'auteur continue, et cette fois-ci, promis juré, la citation est exacte:

« S’il y avait autre chose qu'une légende, ce serait à coup sûr peu flatteur pour notre amour-propre . Mais bien qu'elles aient été accueillies dans un document parlementaire (1), ces idées nouvelles sur les conséquences de notre intrusion dans les destinées de l'Algérie ... ne résistent guère à l'examen des faits.»
«Le plus savant des ulémas initié à toutes les difficultés de l'interprétation coranique, ignore bien souvent les notions élémentaires qui forment le bagage du dernier des écoliers de nos écoles primaires.
Je ne citerai qu'un exemple; il est d'ailleurs caractéristique. Je le tiens d'un ancien magistrat algérien, qui a longtemps observé les hommes et les choses du pays.
En sa qualité de président de la Cour d'appel d'Alger, il avait été appelé à diriger les opérations d'un jury d'examen, devant lequel se présentait un certain nombre d'indigènes aspirant aux fonctions de la justice musulmane.
A ses côtés, comme assesseur, siégeait un indigène renommé pour sa science et investi d'une des plus hautes fonctions du culte musulman en Algérie. En autres matières, le programme de l'examen portait que les candidats devaient justifier de certaines connaissances géographiques. Se conformant aux indications du programme, le président du jury demande à l'un de ces candidats ce que c'est que l'Angleterre. "C'est une ile" répond le candidat. Sans discuter le point de vue auquel celui-ci est placé, l'examinateur approuve la réponse, qui mérite aussi les approbations significatives de l'assesseur musulman. "Qu'est-ce que c'est que l'Espagne? - C'est une ile" répond non moins imperturbablement le candidat. Cette fois l'assesseur musulman approuve seul. Le président proteste, sans trop insister cependant. L'Espagne est une presqu'ile. Il peut y avoir là, pour le candidat, la source d'une erreur excusable.
"Mais alors, qu'est-ce que l'Allemagne?" - C'est une ile répond le candidat. Même réponse pour la Russie. Il n'y a plus de doute. L'ignorance du candidat est manifeste. Le président se laisse aller à le lui reprocher en termes sévères. Le plus étonné, c'est l'assesseur musulman. N'y tenant plus, celui-ci se penche vers son collègue et murmure à son oreille d'une voix anxieuse: "Mais il faut bien prendre le bateau pour aller dans ces pays!»

(1) le rapport présenté par M. le sénateur Combes au nom de la commission sénatoriale de l'Algérie.

Au-delà de la galéjade, Maurice Colin, se réjouit des mesures prises par le gouvernement pour renforcer la qualité des enseignements dispensés dans les médersas d'Algérie et souhaite que celle d'Alger devienne un phare qui attirera des étudiants étrangers.