Cas n° 2 Raminagrobis à Alger
A Alger, car cette histoire a été trouvée dans les annales judiciaires de la ville d’Alger.
Dans la fable de la Fontaine intitulée « Le chat, la belette et le lapin » (ça rappelle le titre d’une chanson célèbre) le célèbre fabuliste raconte l’histoire du lapin et de la belette qui se disputent la possession d’un palais, l’un prétendant l’avoir reçu en cadeau d’un roi, l’autre qu’une demeure appartient au premier qui l’occupe. Ils finissent par se mettre d’accord pour soumettre leur différent au jugement du chat Raminagrobis.

Citons la Fontaine :
« … Raminagrobis.
C'était un chat vivant comme un dévot ermite,
Un chat faisant la chattemite,
Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras,
Arbitre expert sur tous les cas. »
Et pourtant après avoir entendu les deux plaignants,
« Grippeminaud le bon apôtre
Jetant des deux côtés la griffe en même temps,
Mit les plaideurs d'accord en croquant l'un et l'autre. »

Par le senatus consulte de 1863, Napoléon III entend donner aux Algériens la propriété des terres qu’ils occupent, car du temps des Turcs ils n’étaient qu’usufruitiers. Une commission est créée avec mission de déterminer ce qui appartient à chacun, et d’en distribuer les titres de propriété. Les moyens de cette commission étaient si limités que, 99 ans plus tard, au moment de l’indépendance, toutes les terres n’avaient pas encore trouvé leur propriétaire.
Les terres du temps des Turcs étaient organisées en trois catégories : les terres arch, généralement non cultivées et servant de terres de passage, les terres melk, cultivées avec un droit d’usufruit, droit généralement accordé par le caïd local, et les biens habous, terres données aux religieux, ce qui permettait, « légalement », de modifier les règles de succession établies selon le droit arabe. C’était en fait beaucoup plus compliqué que ça et, comme le faisait remarquer un contemporain, seuls les érudits arabes y comprenaient quelque chose.
Les biens habous avaient été « nationalisés » par la France, s’attirant la reconnaissance des religieux (bien sûr comprendre l’inverse) dans un pays où les religieux avaient une forte influence sur la population. Bravo la France qui ne rate pas une occasion de faire une c…
Cependant, il existait une quatrième catégorie de terres, dont les historiens ne parlent pas : les terres sabega ou « terres de sabre » c’est-à-dire les terres que se disputaient deux tribus, parfois à coups de sabre.
Venons-en à Raminagrobis à Alger. Deux tribus, dans le cadre de l’application du senatus consulte de 1863, se disputent une terre, prétendant chacune en être les légitimes usufruitiers. Elles finissent par se mettre d’accord sur un point : demander de juger le différent à la justice française.
Les juges français écoutent les arguments de chacun et tranchent : la terre est confisquée et devient terre domaniale française.
